[...] La connaissance
esthétique n'est pas analogue à la connaissance scientifique; alors que celle ci
semble s'effectuer par un mouvement d'accaparement, par une acquisition du
monde réduit à des propositions intelligibles, celle là se fait au contraire
par expansion et projection de l'être hors de ses limites rationnelles, par
embrassement de ce qu'il veut connaître; il n'y a plus examen ni dissection,
mais alliance et communion; il s'agit d'égaler le monde ou l'œuvre, de les
comprendre, non plus intellectuellement, mais intimement, il s'agit non plus de
réduire l'objet à soi, mais de se faire conscience même de cet objet. Comment
la raison pourrait-elle m'égaler à la mer, «la Mer elle-même toute écume, comme
Sibylle en fleurs sur sa chaise de fer » (1), comment la raison pourrait-elle me
donner la mer, «Mer au parfum d'entrailles femelles et de phosphore dans les
grands fouets claquants du rapt »? (2) Mais je la possède par mon exaltation. Ce n'est
donc pas la raison, mais l'admiration qui donne à connaître ce dont on veut
jouir, ce que l'on veut aimer; c'est cela sans doute que pensait Rilke en
écrivant:« Seul l'amour peut saisir les œuvres d'art, les garder, être juste
envers elles. » L'amour oui, l'admiration: ceux qui en sont incapables ne
comprendront pas mieux une œuvre ou le monde qu'un profane les choses sacrées,
et comment en pourraient-ils parler? Il me semble qu'il ne peut y avoir de
connaissance esthétique complète sans admiration.
-« On ne voit bien qu'avec le cœur », dit justement le Renard au Petit Prince, ou plutôt Saint-Exupéry. |
vendredi 1 août 2014
Connaissance esthétique et admiration
Elizabeth Barrett Browning - Sonnets portuguais
« Quand nos deux âmes se tiennent droites et fortes,
Face à face, en silence, et peu à peu se rapprochent
Jusqu'à ce que leurs ailes s'étirant prennent feu
À leurs courbes extrémités…»
Les sonnets d'Elizabeth
Publiés en 1850, tour à tour admirés et oubliés, les "Sonnets portugais" d'Elizabeth
Barrett Browning méritent d'être redécouverts. Poétesse respectée de
son vivant, Elizabeth souffre pourtant de maladie. Sa vie de recluse
obsédée par la mort d'un frère bien-aimé va être illuminée par la cour
que lui fait le poète Robert Browning, de six ans son cadet, et qu'elle
finira par épouser.
C'est à l'amant, au poète admiré que sont adressés ces Sonnets.
Mais leur enchaînement « raconte » surtout la force irrépressible de
l'amour, tout comme les doutes. Âpre combat entre la maladie qui mine
la vie d'Elizabeth Barrett et l'éveil à ce bonheur qui a pour nom Robert
Browning. Dans sa préface à la présente réédition des Sonnets,
Claire Malroux parle carrément de « renaissance ». Et il est vrai
qu'Elizabeth écrit ici, entre doute et sensualité retrouvée, tout le
miracle de sa vie : se laisser emporter par l'amour.
Jacques Sterchi -La Liberté- 25/07/ 2009
« Si tu dois m'aimer, que ce soit pour rien
d'autre que l'amour même »
C'est une histoire d'amour légendaire. Ces quarante trois déclarations d'amour à la vie à la mort, expriment la complexité du sentiment, le bouleversement intérieur, la passion frémissante avec toujours en fond la volonté de saisir l'essence du sentiment.
« The face of all the world is changed, I think
Since first I heard the footsteps of your soul... »
.... et tout est dit,... presque!
dimanche 27 juillet 2014
Marcher vers une fontaine
| Fontaine de Lacoste - Luberon |
[...] Museau de jour me flairant,
mufle pensif au bord de l'insondable,
non pas circonspect mais patient, ne différant l'apaisement que pour mieux
connaître le prix de l'eau bue,
ta paume repense ta soif et l'endure exquise.
J'entends ces mots:
- Moi si j'avais du temps à dépenser,
je marcherais tout doucement vers une fontaine.
Mireille Sorgue -Extrait de L'Amant
| Fontaine de Lacoste - Luberon |
vendredi 25 juillet 2014
Pauvre petite fille...
Jeudi [ 26 mars 1964]
[...] Hier matin, j'ai reçu de Marie-France une lettre bouleversante.
Tu la liras (et je sais que tu la comprendras; pauvres, pauvres filles...).
Je lui avais brièvement écrit pour son anniversaire, en lui disant que je
regrettais que l'habitude et la pudeur nous fassent toutes deux aussi
silencieuses. Elle s'explique sur ce silence, et le rompt
exceptionnellement, pour ma plus grande peine. Comment n'avoir pas les larmes
aux yeux devant cette dureté, qui n'est que cicatrice, ce pauvre orgueil
douloureux qu'elle érige en défense? Moi qui pensais qu'elle allait mieux!
Quelle solitude... Ce mépris? Oui, il me semble bien l'avoir éprouvé -et
pourtant je n'avais pas d'orgueil puisque je me diluais dans la masse, me
laissais submerger, couler, puisque je m'abîmais,
et ne croyais pas valoir d'être sauvée. Elle se révolte, c'est peut-être un
signe de vigueur; moi je n'avais que la tentation de dormir que résumait
cette petite phrase ressassée: -Sommeil, soleil, désir de mort lente, désir de
mort vive...
Je ne connais pas son amie qui en est « aux premiers jours de sa peine», mais je souhaite qu'elles s'aident l'une l'autre. Seulement, je sais bien qu'il faudrait un ami. Ami... Il lui manque pourtant de connaître ce qu'est la mort; elle n'a pas encore (elle me l'a dit), découvert l'absurde, elle ne l'éprouve pas. Elle ne doute encore que des autres, non d'elle-même. « C'est peut-être mon orgueil qui me sauvera. » Oui. Pauvre petite fille.
Mireille Sorgue - Lettres à l'Amant - Tome II
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vendredi 11 juillet 2014
Douceur et force singulières!
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Samedi [6 juillet 1964]
[...] D'où vient que tantôt tu m'apparais comme un tout petit garçon vulnérable à protéger, à
prémunir, et tantôt comme me donnant l'assaut, pire que le vent et le soleil
ensemble, tu m'enjôles, me fais perdre contenance, me renverses comme fait la
vague, me submerges? D'une douceur et d'une force singulières! Irrésistible,
avec de grands embrassements qui me déracinent... D'où vient ta diversité
-ton pouvoir, dont peut-être tu n'as qu'à demi conscience?... Car nous ne
savons rien ou si peu en amour -et nous n'avons pas de méthode, ni de secret,
pour nous retenir l'un l'autre...
Mireille Sorgue - Lettres à l'Amant - Tome I
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jeudi 10 juillet 2014
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